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FEU ! CIEL ! TERRE !

Feu !

A Kind of Magic


Je m'appelle A. Je suis blonde, grande, mince, immédiatement reconnaissable dans une foule. Je donne et je reçois la vie. Unique rôle assigné sur cette planète parcourue de pulsions mauvaises. Au rire des mandibules qui rongent les carcasses, je préfère le sourire des enfants. Je ne suis pas mère.

La folie des hommes ne permet pas ce genre de choses.

Elle ne supporte chez les autres des pouvoirs exorbitants du droit réel. Leurs vieilles bouches sentencieuses sont appliquées à des jeux de lois, à des poursuites pénales, à es dénonciations, au mécanisme ordinaire de la cruauté et de la haine salivaire qui se détache lentement de ses fondements. Les mêmes frissons, les mêmes incompréhensions glacées. Elle sacrifie ses enfants par absence d'imagination pour elle-même. C'est ce qu'elle fait. C'est ce qu'elle a déjà fait. C'est ce qu'elle prépare, d'où que vienne la bêtise et l'esprit ramifié aux forces du sol. Le chant des armes ne la concerne pas, comme les portes qui claquent, comme l'odeur du métal chauffé à blanc, comme les ordres aux délégations et assignations à mourir, mais elle observe derrière une mantille grillagée leur comédie idiote. Elle vomit souvent.

Elle voudrait que tous les hommes soient des femmes.

Elle aimerait que quelque chose leur vienne d'elles. S'en prendre à la chair saine de la vie finira par leur porter malheur. Mais il ne faut pas dire ces choses là. Ce sont des évidences qui courent le monde depuis qu'il existe. Mais elles n'ont toujours pas été intégrées par ceux qui sont chargés de les comprendre. L'architecture du cosmos a bougé. Quelque chose de fondamental s'est définitivement transformé dans l'ordonnancement du monde. Mais parler d'une chose absente ne la rend pas forcément visible aux yeux de ceux qui sont censés la voir. Parler de la transparence, de l'air, du temps, de l'eau qui coule, indécelable, à l'intérieur de ses réseaux ramifiés, ne suffit pas. Alors que l'avion décolle, des milliers de fusées montent dans la nuit. Bientôt, sous la carlingue, l'archipel des Comores, Anjouan, et Dzaoudzi, passent le long d'une ligne.

Je sais que cet avion ne mène nulle part si je ne le détourne pas d'une manière ou d'une autre. Ce n'est pas un avion comme les autres. Je suis presque seul à bord. En direction d'un aéroport où le seul espoir consiste à sauter dans un autre avion. Opération magique, hautement improbable. Il n'y a qu'une serrure dans cette configuration de la vie. Moi qui arrive avec mes milliards de clefs, je transporte des bagages qu'il faudra absolument transférer. Le convoi a voyagé toute la nuit.

Je suis épuisé.

Dans la salle d'arrivée, le temps s'accélère brutalement. Il y a parterre un petit carré de velours bleu qui ressemble à une chéchia. C'est une sorte de béret, une sorte de chapeau, et dedans une carte d'accès à bord dépasse. Je comprends tout à coup que c'est un signe. Clair, évident. Une fonction à l'arrivée qui s'ouvre tout à coup comme la Mer Rouge dans un péplum. Ne pas réfléchir. J'ai juste le temps de le ramasser et d'atteindre un autre comptoir d'embarquement. Le sang bat contre mes tempes et dans ma gorge.

L'oxygène à un goût de fer. Comme si l'intérieur de mon corps était aspiré par la terre et auréolé de lumière.

Je sais maintenant quelque chose d'essentiel. Un signe fort, indiscutable, est venu à moi comme une main géante au moment où je me noyais. Je préfère lire dans ce retournement des ponts et des fleuves qui viennent à moi, les paroles à prononcer. Les phrases sur lesquelles s'échangeront les visions du monde à venir. Je sais que c'est la fonction de la vie. Apprise et reçue dans le risque. Les mots qui s'enchaînent dans un babil de gosse mal élevé. Le problème trop lourd des bagages soudain s'est évaporé. Mon corps me brûle à présent. Tellement de marques déposées sont enfermées en moi. Dans l'avion, des visages se recomposent doucement autour de moi, mais ils n'ont, pour l'instant, pas d'importance. Je sais que je fais partie du cortège au même titre que ceux qui ont eu la chance d'être acceptés, et que leur présence me donne des raisons d'espérer.

Je vais me battre...

Quelque chose d'unique commence... Quelque chose qui a un rapport avec la violence primale du brasier dont je viens. L'avion roule doucement jusqu'au bout du tarmak et pivote soudain, en poussant ses réacteurs à fond dans un hurlement strident.

Feu !






Baby, you're a bad boy (and I'm a saint)


Les portes claquent. Pour celles qui ont des idées bizarres. On ravale les façades. Problème d'identité. Il faut bien placarder quelque chose dans le vide ambiant. Petit numéro croisé. Les rames glissent invisibles sous la terre. Des ventres blonds sous les robes, des corps cachés qui jamais n'apparaissent. Ailleurs que dans les simulacres de l'amour.

Nous rêvons tous d'une mascarade à laquelle nous n'adhérons pas.

C'est cette distinction. Cette élégance faite de riens mis bout à bout. On broie du noir. Il faut bien laisser s'échapper les humeurs de temps en temps. Celles ci sont biliaires. Un goût de cendre. Un goût amer. Puis revenir par des chemins balisés au point de départ où se fera la remise en forme.

Sujet accepté. L'avion sort le train d'atterrissage, du feu caché au cœur de sa carlingue.

Droit de parole. Porte de droite. Dossier ciblé. Intentions déclarées. Profession de foi irréprochable. Votre passeport retrouve la poche intérieure de votre veste. On glougloute dans une espèce de vertige flamboyant. La beauté du geste. Le poids des images. Le choc des mots. Cette appellation contrôlée de chaque chose. Une vision qui se disperse dans de grandes étuves. On cherche dans un miroir l'homme si courageux qui traversait la rue en même temps que vous. Les clochers se sont assombris en attendant leur archange. Leur statue reconstituée. Ce sentiment qui se diffuse. Cette estime qui grandit parfois. Les chemins qu'on suit, les blocs qu'il faut déplacer. Détruire un ou deux non-sens. Haïr un peu si peu en comparaison des ignominies dont ils sont capables un ou deux épouvantails au sourire crispé. Et pousser son cri.

Au secours !

Mais la plongée dans les images recommence. Couleurs. Flashes. Ententes. Liens dissolus. Vies dissoutes. Silhouettes qui s'agitent en tous sens. On voit fondre autour de nous des personnes en temps réel. Leur charge de croyances. Toutes erreurs bues. Le destin pris en main par autrui et les quelques chemins suivis ensuite. En direction du néant. C'est cette présence en nous, c'est cette volonté qui jamais ne s'exprime. Ce point de fuite qu'il faut raviver. J'arrive et j'attends. Je livre un sceau de beauté profonde. Je le pose comme un aimant sur des pages neuves et vides où il prend de drôles de couleurs. Dessins, peintures. Desseins qu'on n’approche pas. Casser tout ça. Voler dans les plumes. Dormir dans des plumes. Marcher dans des plumes.

Votre véritable identité a été découverte, mon cher ET...
Désolé...

Veuillez poser vos deux mains sur le capot de la voiture. Mais vous n'y songez pas, jeune homme. Je vous en pris, renoncez. Le state office fait le forcing. Entrez dans une cabine téléphonique et décrochez. C'est facile. Tout le monde le fait. Tout le monde avance à reculons. Tout le monde évolue et se transforme. Grandit, grossit, change de couleur. C'est le lot du plus clair de l'humanité. De ceux qui veulent s'attirer des répulsions à ceux qui crèvent de pas d'amour. Ceux qui ne croient pas à ça ou qui l'on tellement distancié d'eux qu'ils ne s'estiment plus concernés.

C'est cette beauté qui vous frôle.

En cas d'urgence, veuillez briser la vitre. On glisse dans les marges et les extrémités se rejoignent. On sort de l'aérogare. Des hommes et des hommes encore. Des hommes qui sortent de tous les coins. Des hommes qui se cachent partout. Ou qu'on aille, on en trouve. Affairés à compter les toutes nouvelles pièces qui leur arrivent ou en train de préparer du café. On entre. On acquiesce. On salut quelque chose d'invisible pour signaler qu'on a compris quelque chose qui ne sera pas dit.

On s'assoit.

On écarte les pans de sa veste pour prouver qu'on ne porte pas la quincaillerie réglementaire. Tout ce que la morale serait tentée de réprouver. C'est cette absence de tact automatique qui vous ferait rejeter si vous alliez par-là. Vous laissez simplement parler le reste. La vitrine poisseuse. La machine à café. La vapeur qui s'échappe. Tout ce qui ici est familier. Et vous vous calez dans ce monde que vous venez de découvrir et qui peut être a toujours existé. Vous faites comme si vous le compreniez. Vous faites comme si vous étiez d'ici. Que vous soyez d'ailleurs importe peu.

On n’ira pas par là non plus.

On ne posera pas les questions qui parfois délivrent. Elles tombent comme des gouttes de pluie. Une ou deux couronnes invisibles. Vous portez beau. Vous avez un sourire ironique, une compréhension des problèmes de la vie. On ne vous commandera pas le chapitre ultra confidentiel sur les problématiques géostratégiques. Tout va bien. A part votre putain de différence, votre putain d'originalité ce qui se tord à l'intérieur, l'enfer qui est en vous, et que vous faites des efforts terribles pour maîtriser, tout va bien.

Ouf ! Ils n'ont pas remarqué que j'étais un monstre...

Vous sortez, vous marchez en titubant presque, les arbres sont verts et perdent leurs feuilles. Drôle de saison. Un hiver qui voudrait déjà être le printemps. Drôle de pays. Il parait qu'il faut attendre. Suivre le programme. Respecter les clauses. Il y a de la marge. Vous avez le temps, ne vous pressez pas. On verra bien. Vous voyez de nouveaux visages se pencher vers vous. The working life. Marcher dans des couloirs pour rejoindre leurs plots de diffraction. Un endroit caché où tout se passe. Où s'ordonnent les journées et où les doléances pleuvent. L'attrait général de ce qui fait souffrir. Mais  ici on ne souffre pas, on avance.

Dans cette absence de sapidité censée nous délivrer du tout.

Un bel enthousiasme communicateur que vous transmettez à tout le monde en attendant d'être payé. Puis retour sur images. Analyse et décryptage du familier. Vous vous rapprochez de quelque chose d'habituel. Des visages qui se penchent et vous scannent tranquillement. Les expressions faciales correspondent. Vous esquissez un sourire. Une beauté de parcours accompli. C'est le moment de l'acceptation. Le mal qui fait du bien maugrée un peu. Une entente d'organigramme. Planifiée. Révélée par le décorticage que le temps opère dans les agendas. Les draps cèdent au désir d'une rage de lutteurs. Ils bruissent. On se débarrasse du superflu à chaque coin du ring. Puis le combat s'engage avant d'exhorter les parties opposées à respecter les codes de bonne conduite qui prévalent partout. Une tendresse s'installe, comme exténuée d'autre chose. Vous êtes dans un tord qui fait lui aussi du bien.

Can we make the love ?...

Vous regardez la ville à travers les murs. Vous pouvez la voir dans le noir. Intégralement. Vous connaissez chaque rue. Vous percez toutes les parois, toutes les résistances. Votre esprit est cette chose si puissante qu'elle peut tordre n'importe quel lampadaire, s'enfoncer à travers n'importe quel bâtiment. Elle peut rehausser les couleurs. Ajouter des tourelles, enlever des panneaux publicitaires. Et plus que tout, au milieu de ce mélange, vous voyez s'épancher les cœurs. Vous les soupesez, comme de petits œufs qui vont d'une moitié de coquille à l'autre. On en rajoute un peu. On force le trait.

Le cœur c'est fait pour ça. Pour discerner ce qui, autrement, passerait inaperçu.

Bonne nuit, mon garçon. Bien cet hôtel... Il va falloir débrancher la machine maintenant. Content ? Encore un signe que tu pourras ajouter à la longue liste de ceux que tu voudrais ignorer. Mais on n’ignore pas qui on est. On n'accède que progressivement à celui qui se cache en soi, en s'approchant sans faire de bruit de la bête sauvage traquée, de cette puissance un peu débridée qu'ils voudraient asservir. Tu es rempli de mondes à ras bord. Certes. Ça arrive à des gens très bien. Eh ! Alors ? Il va falloir se mettre au travail.

En attendant ce jour, fais de beaux rêves !





Le meilleur ami de l'homme après la mitrailleuse lourde


On quitte la nébuleuse aromatisée du pays d'accueil. Tombées une à une, les gouttes ont fini par recouvrir chacune des pierres restées au sol des pays limitrophes. Et les bombes tombées elles aussi une à une sont venues les projeter en l'air. Elles sont venues soulever et remuer les rancœurs. Tout ce qui se stabilise si difficilement. Par l'amour des femmes et par le temps. Rarement par l'intelligence et l'esprit chevaleresque. On délègue à la poussée marémotrice le soin de faire tourner les turbines. Et ça bouge en mer, ça bouge au sol, c'est cette même force qui mélange tout, ce même besoin de faire plier ce qui résiste. Et ce qui résiste, c'est la croyance qu'il est possible de faire mieux. Qu'il est possible de faire plus réussi et plus rapide, plus précis ou plus éloigné. Bref, d'évoluer, de presque muter. Mais les convictions sont parfois volatiles, et les credo se transforment. Quand les méchants trouvent plus forts qu'eux, la sympathie viscérale qu'ont ceux qui sont à l'abri change de camp. Elle suit les pentes du manque de mémoire. Elle paresse et faute d'examen plus poussé, elle se fixe n'importe où.

Il n'y a pas de pensée qui ne soit pas dérangeante quand des hommes meurent.

Sans que subsiste une réelle base de repli, on est face à soi, face aux autres. Sans que rien ne puisse vous enlever cette intuition. L'impression de ce qui déconne, très envahissante si vous ne trouvez pas un moyen de la résoudre. Je verrai vos traits tirés, penchés sur des berceaux couverts de dentelle rêche. Dans le gâchis comme dans la résolution des problèmes, le génie donne la mesure de ses possibilités. Pauvre boussole qu'on balance.

Je verrai ce qu'il est possible d'imaginer et de faire et je pourrai enfin rêver de liberté même codée, même livrée au hasard, à la déchirure des manteaux qu'on accroche. Elle pourra aussi laisser tomber cette pluie qui masque vos larmes, qui dilue sur vos joues les traces de sel. Je verrai un bébé d'un jour et j'essayerai de faire en sorte qu'il devienne ce qu'il devrait être. Dans une vision que n'auront jamais les caméras et tout ce qui manque d'imagination. L'harmonie recréée que ne connaîtront jamais ceux qui ne croient que ce qu'ils voient. Ceux qui n'avancent pas et qui ne reculent pas. Qui suivent le rythme lent de la mécanique terrestre et de ses rotations régulières dans une immobilité qui aux yeux des autres a l'air d'un mouvement. Ceux qui s'en remettent à ce que l'univers leur fournira toujours et qui auront toujours des raisons de ne pas se poser les trois ou quatre questions qui obligent à tout changer, qui font obligatoirement avancer. Qui font encore bouger, tout faire pour ne pas accepter la médiocrité, la lente dépossession de ses moyens. Ils voudraient toujours remettre en avant la vertu cyclique des bains trop tièdes. Ils boivent de cette eau qui engourdit. On remue des lèvres, on retranche des couleurs, on ne voit pas double et c'est dommage, parce qu'on oublie qu'on voit. On a cette force et on oublie qu'on a cette force et, même si pas de raison d'en être particulièrement fier, il y a une obligation de politesse, une politesse obligatoire, quand ce qu'on reçoit du hasard est à ce point injuste ou inégal. C'est de traverser un jour cette fausse évidence, nier la localisation trop évidente des sentiments et forcer la générosité que donne l'abondance.

Que cette richesse qui n'a rien a voir avec l'argent ne soit jamais tarie, qu'elle se  renouvelle et coule toujours en toi, Mon Amour, à faire autrement ce qui doit normalement se faire comme ça s'est toujours fait. Ces gestes rechargent. Ils nous libèrent, et ils libéreront les autres de cette logique d'emprisonnement.






(La suite sera prochainement disponible en librairie.)

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